Comment un cheval broute : ce qu’il prend, et ce qu’il laisse

Un cheval passe plus de la moitié de sa journée à manger, et il ne mange pas n’importe où. En quelques semaines, une parcelle qui lui est laissée se sépare en deux : des zones tondues à ras, et des zones hautes auxquelles il ne touche plus. Ce n’est pas un caprice, c’est une façon de brouter — et tout ce qu’on peut décider pour une prairie découle de là.

Il passe la moitié de sa journée à manger

Une revue qui a rassemblé une douzaine d’études sur des chevaux vivant en liberté donne un chiffre qui surprend toujours : entre la moitié et les deux tiers des vingt-quatre heures sont consacrés à s’alimenter. Le reste se partage entre le repos et le déplacement — lequel occupe rarement plus d’un dixième du temps, et presque toujours au pas.

Ce n’est ni de la gourmandise ni un défaut d’éducation. Le cheval digère dans son gros intestin une ration pauvre et très fibreuse : il lui faut du volume, et du volume étalé. Douze à seize heures de prélèvement par jour, c’est le régime normal de l’espèce.

Pour une parcelle, cela change tout. Le cheval n’y fait pas un repas, il y travaille la journée entière. Chaque heure passée dessus est une suite de choix — cette touffe-ci, pas celle-là — et c’est l’accumulation de ces choix, et non la quantité mangée, qui décide de ce que la prairie deviendra.

Un cheval ne consomme pas une parcelle, il la trie — pendant douze à seize heures par jour.

Deux rangées d’incisives, et ce que ça change

On dit souvent que la vache coupe et que le cheval arrache. C’est presque l’inverse, et la vraie différence est plus intéressante.

La vache n’a pas d’incisives supérieures. À leur place, un bourrelet corné. Elle enroule sa langue autour d’une poignée d’herbe et la déchire contre ses incisives du bas : elle attrape en gros, et elle ne peut pas descendre bas. Au-dessous de cinq centimètres environ, elle n’a plus de prise.

Le cheval a deux rangées d’incisives qui se rencontrent. Sa lèvre supérieure, très mobile, rassemble les brins ; les incisives les pincent et les sectionnent. Cette pince lui permet de prélever à un ou deux centimètres du sol — là où la vache a déjà renoncé.

Une étude qui a mesuré la force de morsure au capteur ajoute le second écart : le cheval mord à environ 141 newtons, le bovin à 88. Et là où la vache « peigne » sa bouchée, prenant la feuille et laissant la tige dans la plupart des cas, le cheval emporte les deux ensemble une fois sur trois.

Il a donc, sur la même prairie, une capacité de prélèvement que les autres herbivores n’ont pas. Cela ressemble à un avantage. C’est exactement là qu’est le problème.

À nombre égal, le cheval peut faire plus de dégâts à une prairie qu’un bovin — non parce qu’il mange davantage, mais parce que rien ne l’arrête en bas.

Quand la touffe vient avec sa racine

Tant qu’il reste de la hauteur, le cheval prélève des feuilles et la plante repart, plus ou moins bien. Quand il n’en reste plus, ce n’est plus la même opération : ce qu’il prend, c’est la repousse elle-même, et avec elle les réserves que la plante venait tout juste de reconstituer à sa base.

Le basculement ne se lit pas à une hauteur. Une hauteur ne dit rien tant qu’on ne sait pas de quelle graminée il s’agit et où elle en est de sa pousse. Ce qui se lit, c’est le stade de la plante — et c’est tout l’objet de la règle des trois feuilles : tant que la talle a refait ses trois feuilles, elle supporte d’être broutée ; avant, chaque bouchée est prise sur ses réserves.

Passé ce point, il arrive aussi que la plante vienne entière. Une herbe très rase, un sol meuble ou desséché, et cette pince qui serre à 141 newtons : la touffe cède au collet, et remonte avec sa racine et la terre qui y tient. C’est d’ailleurs par ce mécanisme qu’un cheval avale du sable lorsqu’il pâture ras sur un terrain sableux.

Le coût n’est pas celui qu’on croit. Ce n’est pas l’herbe consommée qui manque — c’est que la plante ne repartira pas, et que le trou qu’elle laisse est une place libre. Les premières espèces à l’occuper sont celles qui attendent la lumière depuis des années dans le stock de graines, et elles ne sont pas fourragères. C’est ainsi qu’une prairie se dégrade : par le bas, pied par pied, et pas par excès de consommation.

Sur une plante qui a refait ses feuilles, on prélève une feuille. Avant, on retire une plante.

Il ne broute pas au hasard

Un cheval est plus sélectif qu’un bovin. Il va d’abord aux graminées, délaisse une bonne partie des légumineuses et des plantes à fleurs, et il revient. C’est ce dernier point qui compte : il ne balaie pas la parcelle, il repasse sur les mêmes endroits.

Le résultat se voit à l’œil nu au bout de quelques semaines. Des zones tondues de près, entretenues à ras parce qu’il y retourne chaque jour chercher la repousse la plus jeune et la plus sucrée. Et des zones hautes qu’il ne touche plus, où l’herbe monte, durcit, fleurit et grène. Ce sont les refus.

Dans un grand espace, cette mosaïque de hauteurs est une richesse : elle abrite une faune et une flore qu’une prairie uniforme n’aurait pas. Dans un pré clôturé de deux hectares, c’est un piège — parce que la part broutable rétrécit pendant que la surface, elle, ne bouge pas.

Ce n’est pas la parcelle entière qui nourrit le cheval : c’est la fraction qu’il a décidé de tondre.

Les aires de crottins

Une partie de ces refus n’est pas une question de goût. Le cheval dépose ses crottins à des endroits choisis et évite de manger autour — un comportement qu’on observe chez tous les équidés, et qu’on interprète comme une protection contre les parasites, dont les larves se concentrent précisément là.

Ces zones-là cumulent tout. Elles reçoivent l’azote, donc l’herbe y pousse mieux qu’ailleurs. Elle n’est pas consommée, donc elle monte. Et plus elle monte, moins le cheval y revient. Il suffit d’un an ou deux pour qu’une aire de crottins devienne un massif haut, dense, et parfaitement inutile.

C’est aussi ce qui explique la répartition de certaines plantes. La grande patience ne se groupe pas au hasard autour d’un râtelier ou d’une aire de crottins : elle demande exactement cet azote-là.

Les latrines ne sont pas un défaut de propreté : c’est une stratégie sanitaire, et elle coûte de la surface.

Ce que le tri fait à une parcelle, saison après saison

Laissé en place, le partage se fige. Les zones rases sont sollicitées en permanence et n’ont jamais le temps de reconstituer leurs réserves : elles s’épuisent, s’éclaircissent, et finissent par laisser voir la terre. Les zones hautes, elles, grènent puis se lignifient, et deviennent d’autant moins appétentes qu’elles vieillissent.

D’où un pré qui a l’air plein d’herbe et qui ne nourrit plus grand-chose. C’est la situation la plus fréquente, et la plus mal lue : on regarde la masse, alors que le cheval, lui, ne voit que la part jeune — et cette part-là s’est réduite sans qu’on s’en aperçoive.

Un pré unique cumule les deux surfaces en même temps, et aucune des deux ne se répare tant que les chevaux sont dessus.

Une parcelle qui paraît fournie peut être une parcelle épuisée : ce qui compte, c’est la hauteur de ce qui est brouté, pas de ce qui reste debout.

Ce que la rotation change

On ne change pas la façon dont un cheval broute. Sa denture, sa sélectivité, ses latrines : rien de tout cela ne se corrige. La seule variable qui reste, c’est le temps qu’on lui laisse pour le faire.

Un séjour court l’arrête avant qu’il n’ait épuisé ses zones préférées. Il prend le meilleur, puis on le déplace — au lieu de le laisser descendre à deux centimètres faute d’autre chose. Et le repos qui suit permet à la plante broutée de refaire ses feuilles et ses réserves avant la morsure suivante ; c’est ce que décrit le stade trois feuilles.

La rotation ne fait pas disparaître les refus : elle les empêche de s’installer. Un couvert qui repart dense et régulier efface une partie du contraste d’une saison à l’autre, et une parcelle fraîchement ouverte est broutée bien plus uniformément qu’une parcelle où le troupeau vit depuis trois semaines.

On ne corrige pas un cheval qui trie. On lui retire le temps de le faire.

La conduite complète — découpage, durées de séjour, temps de repos — est détaillée dans le guide du pâturage tournant.

Et dans votre pré ?

Allez voir votre parcelle à deux endroits. Là où l’herbe est la plus rase, regardez si les brins ont eu le temps de refaire leurs feuilles, ou si chaque bouchée prend la repousse du jour. Là où elle est la plus haute, cherchez les crottins. Vous venez de délimiter vos deux surfaces — et de voir laquelle nourrit vraiment.

Sources

  1. Activity time budgets — a potential tool to monitor equine welfare? — Auer et al., Animals, 2021
  2. The role of incisors in selective grazing by cattle and horses — Hongo & Akimoto, Journal of Agricultural Science, 2003
  3. Chevaux et vaches dans la même pâture : est-ce que cela a du sens ? — Chaire bien-être animal, VetAgro Sup
  4. Sand colic and its prevention — Equine Science Center, Rutgers University
  5. Rénovation des prairies destinées aux chevaux — IFCE, Équipédia